Mercredi 29 août 3 29 /08 /Août 12:04
- Par Sirpa Air

Où est-il ton Dieu, disait un prisonnier d’Auschwitz à Elie Wiesel, alors qu’ils étaient forcés d’assister à la pendaison d’un enfant… Il est ici, devant toi, pendu à ce gibet, répondit Elie Wiesel… Face à l’absurde, à l’injustice la plus complète, qu’elle vienne de la folie des hommes, ou qu’elle vienne de la maladie, il y a la révolte, pour tous, croyants ou non. Et il y a cette question : Comment Dieu peut-il permettre cela ?

Il n’y a pas de réponse. Ou plutôt, il y en a une : Dieu ne le
permet pas. Mais alors pourquoi cela arrive-t-il ? Là, je n’ai pas la réponse. Et la foi chrétienne n’a jamais prétendu avoir la réponse. Nous croyons en revanche, que s’il n’y a pas de réponse au mal, et spécialement au mal absolu qui nous touche et nous rassemble aujourd’hui, il y a un avenir, que le mal et la souffrance n’auront pas le dernier mot, que l’Amour aura ce dernier mot.

L’homme est fait pour la vie, et la vie en plénitude !
Et cela, malgré tout, me semble, nous semble plus porteur d’avenir qu’une simple réponse à la question posée. Même si cette certitude, qu’on appelle l’espérance, n’enlève pas la douleur. Cette question de l’absurdité du mal est le propos même de tout le livre de Job, que tu as choisi, Christophe, de nous faire écouter. Cette histoire, car ce n’est pas un livre historique au sens propre du terme, nous raconte la vie de Job, un homme juste et pieux, qui n’a pas de soucis. Il est « sur le trait », comme on dit en Nav BA… Il suit les commandements, il prie, et, comme c’est prévu, tout va bien… Mais voilà que survient l’orage, la panne imprévue, et plus rien ne va plus : ses enfants tombent malades, les récoltes sont détruites, les troupeaux sont décimés, la maladie s’empare du pauvre homme. Reconnaîs ta faute, disent alors en choeur sa femme, puis ses amis… Cette débâcle est certainement la conséquence d’une mauvaise action… Mais non, Job ne reconnaît et ne se connaît aucune entorse à la Loi…

Après une période d’acceptation docile de son sort, vient le temps de la mélancolie, puis de la révolte… Et de l’interpellation de Dieu… Avec, cependant, toujours au coeur cette certitude qu’il vaut le coup de garder l’espérance, de garder la faction, comme il est dit dans le texte… Ce sera la réponse de Dieu : « Job, mon projet est plus grand que Toi… tu n’en es pas un pion, tu n’es pas sacrifié sur l’autel de ce projet, mais tu ne peux le concevoir en entier… » Cette réponse reste fractionnaire, mais elle fera faire un pas vital à l’humanité, en faisant exploser la théorie du mal comme réponse au mal… Ce projet de Dieu demeurera inconnu dans sa globalité jusqu’à la venue de Jésus-Christ C’est le don de sa vie, sur la Croix, et sa résurrection par le Père qui permettront à ceux qui en témoignent de découvrir la profondeur de ce projet de Dieu : la transfiguration du mal par l’amour. Jésus opère cela en habitant au coeur du mal même. A Gethsémani, sans nier la peur, pleinement homme, s’appuyant sur la prière d’autres hommes, il plonge au coeur de la douleur. Il veut ainsi qu’aucune personne ne puisse dire : « je suis descendu si bas que nul ne peut me rejoindre… » Oui Dieu est bien auprès de l’enfant pendu à Auschwitz…

Ce don de Jésus, tu nous le fais découvrir, Christophe, dans l’évangile que tu as choisi, ne s’est pas fait tout seul, car le mal résiste. Nous le savons bien, spécialement aujourd’hui. Mais l’homme est fait pour la vie, et Jésus, malgré sa tentation, dans le don de lui-même, continuera à l’affirmer, jusqu’en haut de la Croix.

Tu ressembles au Christ, Caro. Tu lui ressemblais par ta vie, par toute tes qualités, de volonté, de gentillesse, de disponibilité, de passion, tu lui ressemblais comme toute personne, tu lui ressemblais par tes choix. Tu as choisi de garder Gabriel en toi, cette vie annoncée en toi, je ne peux m’empêcher de faire ce rapprochement avec la mission du saint patron de ton fils, cette vie que tu sentais dépasser la simple vision humaine de la vie, que tu as considérée suffisamment importante pour qu’elle doive retarder un traitement pourtant urgent…

Tu ressemblais au Christ par le choix même de ton métier. « Contrairement aux apparences, dans aucun autre métier que celui des armes, ont a un tel souci de l’homme ». Cette phrase, un frère de ma mère l’avait écrite dans ces notes quelques semaines avant de mourir au combat. Je ne sais si elle est parfaitement vraie, car les personnels de santé, qui, à cette heure même, et depuis le trois août, s’activent autour de Gabriel, doivent bien penser, avec raison, qu’on pourrait dire la même chose de leur métier.

Autant Gabriel est présent, avec Marc, à notre esprit aujourd’hui, autant ils doivent l’être eux aussi…

Mais dans notre métier des armes, oui, on peut découvrir l’humanité dans tout sa grandeur, dans toute sa valeur, dans toute sa beauté. Particulièrement dans notre mission de pilote, quand nous remettons chaque jour notre destin dans les mains de nos compagnons de patrouille et dans celles de nos mécanos, de nos contrôleurs, bref, quand nous nous confions mutuellement nos vies. Face à l’ennemi, même, nous devons regarder l’homme, et chercher à le protéger par tous les moyens, en recherchant la Paix, et l’action juste.

Permets moi de te dire aussi Christophe que tu ressembles au Christ tout autant. J’ai le souvenir très précis de ce jour où vous êtes venus préparer chez moi la célébration de votre union. Je te confiais le recueil de textes bibliques habituellement proposés ; tu m’as dit, je te cite de mémoire : « de toute façon, je ne veux pas d’un texte qui parle de notre amour à tous les deux, mais d’un texte qui nous ouvre et nous pousse à l’amour des autres. » Tu avais tout compris, et je savais que cette célébration atteindrait son but, et ferait de vous des témoins de l’amour.

Je sais bien que pour chacun d’entre nous, il y aurait des traits de ressemblance au Christ. Vous ressemblez au Christ pour ressembler au Christ transfiguré et ressuscité. Voilà le lieu de notre espérance. Caroline était en Transfiguration, et cette transfiguration est appelée aujourd’hui à s’accomplir pleinement. L’espérance n’est pas l’espoir : l’espoir c’est « peut-être », l’espérance c’est « demain ».

Si aujourd’hui, par cette célébration, par notre foi au Christ, nous voulons dire notre foi, revenir à ce qui s’est passé il y a deux mille ans, si nous sommes tendus vers le haut dans l’espérance, c’est, enfin, pour vivre aujourd’hui de la charité, de cette forme transfigurée de l’amour humain par l’amour de Dieu : de la même façon que l’arbre s’enracine profond, et que ses feuilles se tendent vers le soleil, uniquement pour donner du fruit, un fruit nourrissant pour l’aujourd’hui.

L’affection que nous vous portons aujourd’hui, n’est pas seulement le baume sur un coeur blessé, mais elle est aussi porteuse d’avenir.

La grande leçon que tu peux nous donner aujourd’hui, Caro, c’est l’urgence d’aimer. Non pas une urgence de peur, peur de ne pas avoir le temps, une urgence « au cas où il arriverait quelque chose », mais une urgence vitale, qui nous dit que seul l’amour est porteur de vie. L’homme est fait pour la vie. Cette urgence seule peut permettre à  l’amour d’être plus fort, de faire naître un trésor des évènements les plus tragiques comme celui qui nous réunit.

Je pense à toi, lorsque tu me racontais tes semaines de PO, quand tu devais pouvoir décoller en 2 minutes, prête à répondre à tout problème de sûreté aérienne. Avec toi, par ta prière pour nous, par notre affection les uns pour les autres, montons la PO de l’amour.



 
(*)  Abbé Philippe Demoures : ancien officier pilote de chasse de l'armée de l'air (AD 82), ayant rejoint les ordres en 1992
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